Au-delà de l’épuisement professionnel et du « quiet quitting », un phénomène plus insidieux a émergé : le « Quiet Cracking ». Rien d’étonnant à ce que 2025 continue d’être une année de crise liée à l’épuisement professionnel pour les RH.
Une étude récente menée par TalentLMS révèle que ce sentiment persistant de mal-être au travail touche aujourd’hui plus de la moitié des salariés (54 %), dont un sur cinq en fait l’expérience régulièrement ou en permanence.
Contrairement à ses prédécesseurs, le quiet cracking représente une forme de désengagement plus profonde qui reste souvent invisible jusqu’à ce qu’il soit trop tard.
Mais qu’est-ce qui alimente cette vague de détresse silencieuse ?
Si l’incertitude politique et mondiale joue indéniablement un rôle, le cœur de la crise réside dans un catalyseur préoccupant : le déploiement généralisé mais souvent mal exécuté de l’intelligence artificielle au travail, laissant les salariés de plus en plus incertains, dévalorisés et mal préparés au changement.
Quiet Cracking : le coût humain de la transformation par l’IA
Alors que le quiet quitting peut être une réaction saine pour fixer des limites face à la surcharge de travail, le quiet cracking traduit une détérioration bien plus préoccupante de la relation entre l’employé et son employeur. Il indique que les employés ne se contentent plus de limiter leurs efforts, mais qu’ils subissent une déconnexion fondamentale vis-à-vis de leur travail.
Dans le contexte de la transformation par l’IA, cette distinction est particulièrement importante. Beaucoup d’employés ne choisissent pas délibérément de se retirer (quiet quitting), mais vivent plutôt une réelle confusion, une peur et une déconnexion (quiet cracking) alors qu’ils essayent de naviguer dans un environnement professionnel en pleine mutation.
Et ce n’est pas surprenant.
Les statistiques (TalentLMS, 2025) sont révélatrices :
- Alors que 82 % des salariés se sentent en sécurité dans leur poste actuel, cette confiance chute à 62 % lorsqu’il est question de leur avenir au sein de l’entreprise
- 29 % déclarent avoir une charge de travail ingérable pendant cette période de transition
- 15 % ne comprennent pas clairement les attentes liées à leur rôle dans un environnement transformé par l’IA
Une étude annuelle publiée par Orgvue révèle que 39 % des dirigeants d’entreprise ont procédé à des licenciements à la suite du déploiement de l’IA. Parmi eux, 55 % admettent s’être trompés sur les personnes concernées par ces suppressions de postes.
Cela révèle un problème fondamental : les organisations mettent en place la technologie sans bien comprendre comment l’IA devrait s’intégrer avec leur capital humain.
Quand la mise en œuvre de l’IA tourne mal
L’étude Orgvue révèle que les entreprises sont passées de « l’optimisme au pragmatisme » dans leurs approches d’adoption de l’IA, au fur et à mesure qu’elles prennent conscience des conséquences de décisions rapides et mal planifiées.
La ruée pour adopter l’IA sans une réelle planification des effectifs crée aujourd’hui un climat d’incertitude et de défiance.
Voici quelques statistiques révélatrices :
- 35 % des organisations reconnaissent que le manque d’expertise est l’un des principaux obstacles à une mise en œuvre réussie de l’IA
- 25 % ne savent pas quels postes pourraient le plus bénéficier de l’IA
- 30 % ignorent aussi quels rôles sont les plus exposés à l’automatisation
Avec une telle incertitude à l’échelle managériale, comment s’étonner du phénomène de quiet cracking chez les employés ?
Quand les dirigeants eux-mêmes ne savent pas comment l’IA va transformer les missions et les responsabilités, les employés doivent s’orienter seuls dans cette zone de flou.
Apprentissage et développement : le chaînon manquant
Les salariés qui n’ont pas reçu de formation au cours de l’année écoulée ont 140 % plus de risques de se sentir en insécurité professionnelle.
Mais il serait injuste d’imputer toute la responsabilité aux RH. Si le quiet cracking est un défi et un symptôme systémique, la solution passe aussi par une approche systémique et transversale.
L’enjeu ne consiste pas uniquement à créer de nouveaux programmes formation côté RH, mais bien à faire évoluer les processus, déployer des initiatives de changement à l’échelle de l’organisation, et surtout à instaurer une culture d’adoption et d’innovation.
Construire une équipe résiliente grâce à l’apprentissage
Pour répondre au quiet cracking comme symptôme de la transformation par l’IA, les organisations ont besoin d’une véritable stratégie d’apprentissage et de développement centrée autant sur les aspects humains que techniques du changement.
Voici trois approches clés :
1. Déployer des programmes de culture IA pour tous les employés
Il aura été difficile de ne pas remarquer le déploiement récent par Meta de son Assistant IA dans WhatsApp. Il deviendra de plus en plus difficile d’ignorer l’IA, mais intégrer la sensibilisation à l’IA dans le parcours d’intégration favorisera grandement le développement de la préparation à l’emploi des collaborateurs, et aussi celui de l’organisation.
Plutôt que de restreindre les connaissances sur la mise en œuvre de l’IA à l’informatique ou à la direction, démocratisez la compréhension grâce à une formation complète permettant à chaque employé de comprendre :
- Comment l’IA fonctionne dans votre organisation spécifique
- Quelles tâches seront augmentées et lesquelles seront automatisées
- Comment les rôles vont évoluer sans nécessairement disparaître
- Où les compétences humaines restent essentielles et précieuses
Pourquoi ça fonctionne ?
La transparence permet de répondre directement à l’incertitude et, en outre, la formation renforcera très probablement la confiance des employés.
2. Développez la cartographie des compétences et des plans de développement personnels
40 % des professionnels de la tech estiment que leurs compétences seront obsolètes sous trois ans, incitant les entreprises à privilégier des stratégies d’apprentissage plus intelligentes pour 2025.
Élaborer des plans de développement et se concentrer sur la formation basée sur les compétences sont susceptibles de renforcer la confiance et de focaliser sur le développement de compétences pratiques, d’accroître l’expertise et de générer un cycle continu d’acquisition de nouvelles compétences.
Pourquoi ça fonctionne ?
Les plans de développement personnalisés offrent aux employés un sentiment d’initiative et de projection dans le futur, contrant l’impuissance liée au phénomène du quiet cracking.
3. Formez les managers à naviguer le changement
Naviguer dans le changement, ainsi que la capacité à gérer le changement, devient rapidement l’une des compétences interpersonnelles les plus citées. Les managers doivent savoir que diriger à travers le changement ne signifie pas tout savoir, mais être capable de guider leur équipe dans l’incertitude avec confiance.
Cela met en lumière un besoin crucial de formation pour les managers, qui doivent apprendre :
- Des techniques pour accompagner les employés pendant les évolutions technologiques
- Comment communiquer de façon efficace sur le rôle de l’IA dans l’organisation
- Des compétences pour faciliter la collaboration d’équipe dans des environnements hybrides humain-IA
Pourquoi ça fonctionne ?
Les dirigeants inspirent la confiance et renforcent le moral face au changement.
La justification commerciale de l’investissement dans l’apprentissage
Au-delà de la dimension humaine du quiet cracking, investir dans la formation comme approche principale de la transformation par l’IA se justifie pleinement d’un point de vue économique.
L’impact économique du désengagement est saisissant.
Les employés désengagés représentent un problème qui coûte à l’économie 8,8 trillions $ par an (Gallup). Et ce, en 2023 !
Et les employés désengagés entraînent inévitablement :
- Une baisse de productivité liée à un retrait psychologique
- Une rotation accrue du personnel, les employés désengagés cherchant ailleurs de meilleures opportunités
- Une résistance à l’adoption de nouveaux processus (renforcés par l’IA ou non)
- Une perte de savoir institutionnel à mesure que des collaborateurs expérimentés quittent l’entreprise
Investir dans la formation et le développement impulse une trajectoire différente, car cela :
- Renforce la confiance des collaborateurs
- Améliore la préparation de l’organisation face aux exigences futures
- Permet d’acquérir les compétences nécessaires à une collaboration humaine-IA efficace
- Transforme l’incertitude quant à l’avenir en enthousiasme pour les nouvelles possibilités
L’apprentissage comme outil essentiel de résilience
Le quiet cracking ne survient pas par hasard en parallèle de la transformation par l’IA : il s’agit d’une réaction humaine directe à la façon dont les organisations gèrent ce tournant technologique.
Les preuves montrent clairement que les collaborateurs bénéficiant d’une formation adéquate, de soutien et de clarté sur l’évolution de leur rôle sont beaucoup moins susceptibles de se désengager.
Comme mentionné dans L’IA dans les RH : le paysage 2025 ;
- L'automatisation ne remplace pas les emplois—elle les redéfinit (ainsi que les compétences requises)
- La montée en compétences est la nouvelle norme
- Les humains comptent
« Les dirigeants ne peuvent pas se laisser distraire par le potentiel de l’IA au point de délaisser les contributions humaines. L’avenir exige un partenariat stratégique des deux. »
L'apprentissage et le développement ne sont pas simplement une solution parmi tant d'autres – ils constituent le pont essentiel entre le changement technologique et l’adaptation humaine.
En investissant dans une formation complète qui englobe à la fois les compétences techniques et la résilience émotionnelle, les organisations peuvent transformer la mise en œuvre de l’IA, qui pourrait être une source d’épuisement discret, en une occasion de croissance et d’engagement pour les collaborateurs.
Les organisations qui reconnaissent ce lien et font de l’apprentissage une part intégrante de leur stratégie IA ne se contenteront pas d’éviter les écueils du « quiet cracking » — elles créeront des environnements où humains et IA renforcent réellement leurs capacités respectives, contribuant à la fois au bien-être et au succès de l’entreprise.
Et ensuite ?
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